L’état de santé des sols conditionne la capacité des vignes à puiser eau et nutriments et, in fine, à traduire le substrat en expression organoleptique. Dans les deux vignobles, plusieurs enjeux convergent : lutte contre l’érosion, maintien de la vie microbienne, structure physique du sol, équilibre entre activité biologique et fertilité minérale.
L’érosion : péril silencieux dans les vignobles de pente
Entre 2008 et 2020, des études menées par l’INRAE et l’Université Savoie Mont-Blanc ont montré que les parcelles en pente du vignoble d’Arbois subissaient une perte moyenne de sol de 2 à 7 tonnes par hectare et par an, soit l’équivalent de plusieurs millimètres de surface arable annuelle (source : INRAE, “Erosion des sols en zone viticole franc-comtoise”, 2020). Les tempêtes de l’été 2019 ont par exemple généré jusqu’à 15% de pertes localisées sur certains secteurs du Revermont.
- En Jura, la microtopographie des marnes, alternant crêtes et creux, favorise le ravinement après les orages.
- En Savoie, les alluvions grossières limitent en partie l’érosion, mais les moraines peu stabilisées restent sensibles.
Le développement du couvert végétal, parfois sous forme d’enherbement permanent ou temporaire, s’impose désormais comme une parade efficace. À Pupillin, l’introduction d’un couvert dans 70% des parcelles a fait baisser de moitié l’érosion mesurée, tout en enrichissant la diversité floristique (source : Groupe Jura Environnement, rapports annuels 2021).
Vie biologique, aération et structure : les piliers invisibles de la fertilité
Au-delà des aspects physiques, la vie du sol joue un rôle crucial. Dans les deux régions, on observe une tendance croissante à limiter les labours profonds pour ne pas “casser” les horizons de surface, essentiels à l’activité microbienne. À Montigny-lès-Arsures, une expérimentation menée sur 5 ans a montré que le passage du labour à l’entretien superficiel associant broyage des couverts et griffage augmentait de 40% la densité des vers de terre (source : “Évolution de la biodiversité des sols viticoles jurassiens”, Revue Française d’OEnologie, n°290).
- L’enherbement, loin d’être standardisé, doit s’adapter à la contrainte locale : variétés, périodes de compétition avec la vigne, gestion de l’eau. Sur des marnes asphyxiantes du Jura, un enherbement total risque d’affaiblir la vigne tandis qu’en Savoie, l’enherbement sur sols caillouteux favorise la minéralisation lente de la matière organique.
- L’ajout de composts et de matières organiques d’origine locale — fumiers de vaches montbéliardes, résidus de prairies — permet de retrouver un équilibre humique, notamment après des décennies de fertilisation minérale intensive.
Gestion de l’eau et stress hydrique : une nouvelle frontière
Les phénomènes de sécheresse et de canicules plus fréquents depuis 2015 confrontent le Jura et la Savoie à une évolution inattendue de leur climat (source : ONERC, Rapport Climat 2022). En réponse, la gestion des sols devient une clé d’adaptation :
- Effet mulch : l’introduction de pailles ou de résidus végétaux de tonte en surface conserve l’humidité des couches superficielles.
- Amélioration de la capacité de rétention : sur les éboulis perméables ou les moraines, des apports de compost et l’introduction de légumineuses à enracinement profond restaurent la porosité et la capacité tampon pour l’eau.
- Gestion fine du désherbage : privilégier l’entretien mécanique ou manuel sur les bandes inter-rangs, afin d’éviter la déstructuration et le ruissellement critique.
L’irrigation, pratiquée à titre exceptionnel en Savoie sur certaines jeunes plantations, demeure une pratique marginale. Elle fait l’objet de réglementations strictes, car une irrigation incontrôlée lisse l’expression du terroir en forçant la croissance végétale.