Dans l’intimité des sols : enjeux et pratiques pour préserver l’empreinte des terroirs jurassiens et savoyards

29/01/2026

Lire le paysage viticole : diversité et spécificité des terroirs du Jura et de la Savoie

Au premier regard, le Jura et la Savoie fascinent par la diversité de leurs paysages viticoles, enclavés entre plaine et montagne. Leurs sols, témoins d’une histoire géologique complexe, influencent fortement la qualité, la typicité et la reconnaissabilité de leurs vins. Cette mosaïque, fruit des dépôts de l’ère jurassique et des mouvements alpins, s’exprime par une gamme remarquable de substrats — marnes bleues, calcaires compacts, argiles glaciaires, éboulis rocheux — qui, conjugués à l’altitude et à l’exposition, dessinent les contours de terroirs uniques (source : BRGM).

Pour saisir comment la gestion des sols participe à préserver l’identité de ces terroirs, il convient d’entamer une lecture croisée : pédologie, géomorphologie et pratiques viticoles façonnent ensemble le caractère des vins jurassiens et savoyards. À l’appui, les outils de cartographie des sols et d’analyse spatiale, tels que les Systèmes d’Information Géographique (SIG), deviennent indispensables à l’échelle parcellaire (source : Terroirs et cartes des vignobles, INRAE).

Comprendre l’héritage pédologique : base invisible de la typicité viticole

L’histoire des sols jurassiens et savoyards débute il y a plus de 150 millions d’années, lorsque mers tropicales, plissements alpins et glaciations laissent en héritage un patchwork minéral improbable. À Arbois, les marnes irisées côtoient les calcaires bajociens, tandis qu’en Savoie, les éboulis de coteaux flirtent avec les moraines anciennes sur les contreforts du Mont Granier.

  • Le Jura s’appuie principalement sur un socle de calcaires du Lias et de marnes du Trias et du Jurassique moyen. Ce substrat confère aux vins une tension minérale et une subtilité sur des cépages comme le Savagnin ou le Chardonnay.
  • La Savoie épouse des sols riches en argiles à graviers, des flyschs, des épandages alluviaux, mais aussi des sols acides sur schistes et quartz. Ces variations expliquent l’expression si différente de la Jacquère sur Chignin, de l’Altesse sur Abymes ou du Gamay en Seyssel.

L’expression du terroir, concept parfois galvaudé, ne se résume ni au goût ni à la simple typicité variétale mais s’étend à l’interaction intime entre sol, climat, plante et travail humain. Préserver cette identité requiert donc une gestion éclairée des sols, sensible à leur équilibre fragile.

Gestion des sols : des pratiques qui fondent ou effacent la personnalité des terroirs

L’état de santé des sols conditionne la capacité des vignes à puiser eau et nutriments et, in fine, à traduire le substrat en expression organoleptique. Dans les deux vignobles, plusieurs enjeux convergent : lutte contre l’érosion, maintien de la vie microbienne, structure physique du sol, équilibre entre activité biologique et fertilité minérale.

L’érosion : péril silencieux dans les vignobles de pente

Entre 2008 et 2020, des études menées par l’INRAE et l’Université Savoie Mont-Blanc ont montré que les parcelles en pente du vignoble d’Arbois subissaient une perte moyenne de sol de 2 à 7 tonnes par hectare et par an, soit l’équivalent de plusieurs millimètres de surface arable annuelle (source : INRAE, “Erosion des sols en zone viticole franc-comtoise”, 2020). Les tempêtes de l’été 2019 ont par exemple généré jusqu’à 15% de pertes localisées sur certains secteurs du Revermont.

  • En Jura, la microtopographie des marnes, alternant crêtes et creux, favorise le ravinement après les orages.
  • En Savoie, les alluvions grossières limitent en partie l’érosion, mais les moraines peu stabilisées restent sensibles.

Le développement du couvert végétal, parfois sous forme d’enherbement permanent ou temporaire, s’impose désormais comme une parade efficace. À Pupillin, l’introduction d’un couvert dans 70% des parcelles a fait baisser de moitié l’érosion mesurée, tout en enrichissant la diversité floristique (source : Groupe Jura Environnement, rapports annuels 2021).

Vie biologique, aération et structure : les piliers invisibles de la fertilité

Au-delà des aspects physiques, la vie du sol joue un rôle crucial. Dans les deux régions, on observe une tendance croissante à limiter les labours profonds pour ne pas “casser” les horizons de surface, essentiels à l’activité microbienne. À Montigny-lès-Arsures, une expérimentation menée sur 5 ans a montré que le passage du labour à l’entretien superficiel associant broyage des couverts et griffage augmentait de 40% la densité des vers de terre (source : “Évolution de la biodiversité des sols viticoles jurassiens”, Revue Française d’OEnologie, n°290).

  • L’enherbement, loin d’être standardisé, doit s’adapter à la contrainte locale : variétés, périodes de compétition avec la vigne, gestion de l’eau. Sur des marnes asphyxiantes du Jura, un enherbement total risque d’affaiblir la vigne tandis qu’en Savoie, l’enherbement sur sols caillouteux favorise la minéralisation lente de la matière organique.
  • L’ajout de composts et de matières organiques d’origine locale — fumiers de vaches montbéliardes, résidus de prairies — permet de retrouver un équilibre humique, notamment après des décennies de fertilisation minérale intensive.

Gestion de l’eau et stress hydrique : une nouvelle frontière

Les phénomènes de sécheresse et de canicules plus fréquents depuis 2015 confrontent le Jura et la Savoie à une évolution inattendue de leur climat (source : ONERC, Rapport Climat 2022). En réponse, la gestion des sols devient une clé d’adaptation :

  • Effet mulch : l’introduction de pailles ou de résidus végétaux de tonte en surface conserve l’humidité des couches superficielles.
  • Amélioration de la capacité de rétention : sur les éboulis perméables ou les moraines, des apports de compost et l’introduction de légumineuses à enracinement profond restaurent la porosité et la capacité tampon pour l’eau.
  • Gestion fine du désherbage : privilégier l’entretien mécanique ou manuel sur les bandes inter-rangs, afin d’éviter la déstructuration et le ruissellement critique.

L’irrigation, pratiquée à titre exceptionnel en Savoie sur certaines jeunes plantations, demeure une pratique marginale. Elle fait l’objet de réglementations strictes, car une irrigation incontrôlée lisse l’expression du terroir en forçant la croissance végétale.

Apport des sciences de l’information géographique : une lecture nouvelle du sol viticole

La cartographie fine des sols, intégrant SIG et analyses spatialisées, gagne en importance pour la gestion parcellaire. Dans le vignoble savoyard, le projet "Cartes des Sols Viticoles de la Savoie" (INRAE, 2019) a permis d’identifier précise­ment les zones sensibles aux impacts climatiques (érosion, sécheresse) ou aux interventions culturales, en associant données de texture, de pente, d’exposition et d’hydromorphie.

Grâce à l’imagerie satellite et aux nouveaux capteurs de données pédologiques, il est aujourd’hui possible de spatialiser très finement :

  • Les zones à forte activité biologique (cartographie de la respiration microbienne ou de la contentration en lombrics) ;
  • Les écarts de vigueur végétative à l’intérieur d’une même parcelle ;
  • Les dynamiques de ruissellement superficielles et profondes selon les épisodes pluviaux.

Cette approche favorise l’ajustement raisonné des pratiques : moduler le travail du sol selon la pente, différencier l’enherbement, cibler les apports organiques là où l’activité biologique décline.

Préserver l’originalité : entre héritage et modernité

Il existe un paradoxe inhérent à la gestion des sols : il s’agit d’intervenir tout en tentant de conserver l’empreinte singulière du terroir. Dans de nombreuses exploitations familiales du Jura, on perpétue certains gestes séculaires — comme le binage superficiel après la récolte — tout en intégrant des innovations issues de la recherche. Par exemple, la parcelle des "Terrasses du Mont Poupet" combine historiquement des micro-restanques (petites terrasses) pour retenir le sol, et des couverts végétaux testés avec l’Université de Bourgogne.

En Savoie, la montée en puissance des démarches AOC et des certifications viticoles “Haute Valeur Environnementale” ou “Agriculture Biologique” a généralisé les diagnostics de sol par horizon (analyses pH, C/N, structure, faune) ; l’ajustement précis des pratiques donne naissance à ce que certains appellent une gestion « cousue main ».

  • La remontée de cépages oubliés, mieux adaptés à la réalité du socle (ex : mondeuse noire sur argiles froides, altesse sur éboulis calcaires) participe aussi à conforter l’identité locale.
  • Les coopératives du Chignin et d’Arbois développent des itinéraires techniques différenciés selon la nature physique et biologique des sols, ce qui donne une vraie cohérence au sein de chaque cru.

Vers une viticulture résiliente et expressive

La gestion raisonnée des sols, loin d’être une liste figée de bonnes pratiques, constitue un levier majeur dans la préservation de ce que l’on pourrait appeler la “personnalité” du sol. Sur ces terres où chaque parcelle porte la trace d’un passé géologique et d’un savoir-faire collectif, l’enjeu est de produire des vins fidèles à leur origine, tout en anticipant les bouleversements liés au climat et à la biodiversité des espaces ruraux.

Les sols du Jura et de la Savoie, aussi divers que discrets, méritent d’être lus, reconnus et protégés. Grâce à la convergence des recherches pédologiques, de la cartographie fine et d’une gestion adaptée, ils offrent chaque année aux amateurs des vins dont l’identité ne tient pas qu’aux cépages ou aux labels, mais à la complexité de ce qui se joue, juste sous nos pieds.

À mesure que progresse la connaissance, la question se repose, sans cesse : comment préserver l’authenticité sans figer la nature, comment rester fidèle à un héritage tout en innovant pour l’avenir ? La réponse, peut-être, se trouve dans l’humilité du geste viticole et dans la patience d’une lecture continue du sol, là où se fondent le passé, le présent et la promesse des millésimes à venir.

  • BRGM, carte géologique interactive du Jura et de la Savoie
  • INRAE : Projets “Cartes des sols viticoles” ; “Guide Pédologique des Vins de Savoie” ; rapport “Erosion des sols en zone viticole franc-comtoise”
  • Université de Bourgogne, Université Savoie Mont-Blanc, travaux sur la vie biologique des sols viticoles.
  • Groupe Jura Environnement, rapports 2021
  • Revue Française d’OEnologie, n°290
  • ONERC, Rapport Climat 2022

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